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Enfin une mesure contre la démesure de la finance, le SLAM !

mardi 7 avril 2009


Voir en ligne : http://www.monde-diplomatique.fr

Comment l’actionnariat a-t-il pris le dessus sur l’économie ? Quel remède possible contre cette dictature de la puissance financière ? L’économiste dissident Frédéric Lordon, qui publie ce mois-ci un article dans le Monde Diplomatique, se propose de répondre à ces questions en revenant sur la généalogie du pouvoir financier, et en suggérant l’esquisse d’une solution : le SLAM, le Shareholder Limited Authorised Margin, ou, en bon français, la limite de marge actionnariale autorisée.

La société est menacée quand l’une de ses puissances,la finance actionnariale devenue hégémonique, écrase toutes les autres et les asservit, impose ses réquisits comme les seules priorités effectives et peut tout subordonner à son expansion indéfinie. Certaines sociétés ont connu la domination d’une Eglise ; d’autres ont été sous la coupe d’un parti unique ; d’autres encore craignent leur armée, plus puissante qu’aucune autre institution. La société capitaliste actuelle, toute démocratique qu’elle s’imagine, expérimente elle aussi le joug d’un groupe surpuissant, affranchi de toute force de rappel, par conséquent prêt à pousser son avantage jusqu’où bon lui semblera.

Le pouvoir et la démesure ne tombent pas du ciel, ils sont inscrits dans des structures. Faire la généalogie de l’hégémonie actionnariale, c’est s’interroger sur les transformations structurelles qui ont libéré l’élan de la puissance financière. De ce point de vue, il suffit d’une carotte géologique sur les deux décennies écoulées pour reconstituer la prise de pouvoir de la finance. Evidemment, il s’agit là d’un exercice d’une autre nature que celui de l’anniversaire insignifiant ou de la commémoration qui fait vendre, dont le journalisme décérébré raffole, lui qui, n’ayant rien omis de la démission de M. Jacques Chirac de Matignon (trente ans) ou des voitures en feu (un an), a en revanche soigneusement laissé de côté l’événement le plus structurant de la société française sur le demi-siècle écoulé, à savoir la loi de déréglementation financière de 1986 (vingt ans). Des patrons sur des charbons ardents

Autoriser ainsi les investisseurs internationaux à aller et venir librement, organiser la liquidité du marché boursier, c’est-à-dire la possibilité de vendre instantanément des blocs de titres, donc de quitter le capital d’une entreprise avec la même facilité qu’on l’avait abordé, installe les conditions de ces grands mouvements de capitaux qui vont balayer le marché et in fine faire les cours... c’est-à-dire déterminer la capacité des équipes de direction à résister aux menaces extérieures de la prise de contrôle hostile ! Or c’est bien là que se trouvent les raisons de l’extraordinaire emprise de la finance actionnariale sur les firmes et, surtout, sur leurs dirigeants. Si ne pas être à la hauteur des exigences des actionnaires signifie s’exposer à une désaffection boursière, donc à des baisses de cours qui finiront par rendre l’entreprise « opéable », on comprend sans peine l’empressement fébrile des managers à maintenir le profit à tout prix, puisqu’en bout de course, dans cette affaire, ils ne jouent rien moins que leur tête.

Maillon à la fois faible et fort, le responsable de l’entreprise est simultanément le plus sensible aux menaces de la finance dès lors qu’elle a les moyens de le priver de son bonheur de diriger et de ses avantages en nature, bref de toute sa vie, et celui qui détient le pouvoir effectif de mettre toute l’organisation sous tension afin d’en extraire coûte que coûte le profit réclamé par les actionnaires – et de sauver sa place. Sur des charbons ardents, maintenant que ses enjeux existentiels les plus chers sont en cause, on peut compter sur lui pour cravacher « son » entreprise et lui faire rendre autant qu’elle le peut. Aussi, du sommet, descendent tout au long de la structure hiérarchique de la firme, et presque sans perte en ligne, les injonctions qui convertissent le désir de la persévérance managériale, lui-même aiguillonné par le désir de l’enrichissement actionnarial, en mobilisation productive intense. Cela jusqu’au dernier salarié, et même bien au-delà, dans tout le tissu des sous-traitants, chacun étant sommé de faire don de ses gains de productivité, captés, « remontés » et agrégés pour nourrir le tribut payé aux actionnaires.

Les structures actuelles du capitalisme financier ont ceci d’inouï qu’elles ont levé presque toute restriction aux élans de conquête et d’accaparement des actionnaires. Quand tombent les barrières institutionnelles et réglementaires qui retenaient les puissances dominantes, celles-ci, logiquement, reprennent leur poussée et explorent à fond les nouvelles marges de manœuvre qui leur ont été concédées, car il est dans la logique de la puissance d’aller au bout de ce qu’elle peut – c’est-à-dire jusqu’à ce qu’elle rencontre un nouvel obstacle qui la force à s’arrêter. Mais ces obstacles n’existent plus, ou si peu ! Sans régulation interne ni externe, donc sans limites, le désir de la finance était voué à devenir tyrannique. Nous en sommes là.

On peut se faire une idée assez exacte de cette divergence sans retenue au travers de l’évolution, sur à peine plus d’une décennie, de la contrainte de rentabilité imposée aux entreprises par le capital actionnarial, et de plus en plus agressivement puisqu’il n’y a pas lieu de mettre les formes quand on a tous les moyens d’exiger et d’obtenir. Au tout début des années 1990, une grande banque comme la Banque nationale de Paris (BNP), confrontée à la révolution actionnariale qui s’annonce, avoue un peu piteusement un taux de profit, le ROE (1), de 2 % à 3 %. L’histoire est là pour attester que cela n’a pas empêché la BNP de prospérer jusqu’ici, mais précisément cette histoire va changer...

A la fin de la décennie, le pli est pris : la « norme » actionnariale exige 15 % ! Notre BNP, qui en 1999 se bat contre la Société générale, a fait bien des progrès : elle s’engage dorénavant sur un ROE de 18 %. Le milieu de la première décennie 2000 voit des entreprises de moins en moins rares proposer à leurs actionnaires des ROE de 20 %, voire 25 %. En 2006, The Economist s’extasie sur la performance de Goldman Sachs qui aura « sorti » un 40 % record (2). Bien sûr, même pour The Economist, c’est un résultat exceptionnel et qui ne saurait être généralisé. Mais on a connu l’hebdomadaire libéral plus allant, pourquoi être ainsi timoré ?

En fait, la question doit être posée autrement : où sont les forces qui pourraient empêcher la finance actionnariale de faire du record d’aujourd’hui la norme de demain ? Comme, pour l’heure, la réponse est nulle part, on se demande bien pourquoi elle se retiendrait. Certaines entreprises l’ont parfaitement compris. Alors que le critère de maintien d’un site en activité a longtemps été qu’il ne soit pas déficitaire, Nestlé n’a pas hésité en 2005 à fermer son usine de Saint-Menet au motif qu’elle ne dégageait qu’un taux de profit de 9 % (3) quand la norme du groupe, évidemment calquée sur les desiderata des actionnaires, exige au minimum 13 %...

L’arme de la guillotine fiscale

Sauf à la laisser maltraiter le salariat à des degrés encore inconnus, mais qu’elle ne manquera pas d’explorer, la finance doit impérativement être arraisonnée. La démesure est la tendance de la puissance laissée à elle-même, c’est pourquoi la mesure doit toujours lui être appliquée du dehors. Le problème n’est pas simple car, des principales structures d’où la finance tire sa domination, la liberté de circulation des capitaux est sanctuarisée par les traités de l’Union européenne – fugitive pensée rétrospective pour les dévots en train de psalmodier : « l’Europe, bouclier contre la mondialisation... » Certes, les seuls combats politiques perdus à coup sûr sont ceux qu’on n’a pas menés, et l’on pourrait très bien imaginer lancer celui de la révision antifinancière des traités. On pourrait aussi avoir l’envie d’une solution moins improbable – la Grande-Bretagne se ralliant à une mesure contre la finance... – et moins lointaine. A défaut donc de mettre à bas les structures actuelles, protégées par le droit des traités et la politique de l’Union, il faut songer à leur en opposer de nouvelles, envisageables si possible, au moins pour commencer, à la seule échelle nationale.

Mettre une limite au désir sans limites de la finance suppose alors de borner réglementairement et autoritairement son profit, seul moyen de lui ôter toute incitation à pressurer les entreprises, leurs salariés et leurs sous-traitants, en créant donc les conditions qui rendent la surexploitation sans objet. « Réglementaire » et « autoritaire » étant les deux gros mots absolus aux yeux de l’idéologie libérale, qui offre aux puissances dominantes tous les moyens de maltraiter, mais « libéralement », il ne faut pas hésiter à les employer ni à les articuler bien distinctement pour signifier que nous avons compris la nature du capitalisme comme arène de puissances, et non comme paisible lieu de rencontre des offres et demandes, et que nous sommes décidés à en tirer toutes les conséquences pratiques. A la force, il faut opposer la force ; à celle du capital, celle de la loi – la seule à notre disposition.

C’est l’instrument du fisc qui se chargera de guillotiner le profit du capital actionnarial – qu’il se rassure, nous lui en laisserons un peu, et aussi la tête sur les épaules. Lui en laisser un peu n’est pas autre chose qu’en revenir à la norme économique rustique selon laquelle le capital se rémunère grosso modo à la hauteur du taux d’intérêt. Des 10, 15, puis 20 % réclamés aux 3 % qui font les taux d’intérêt actuels, il y a l’exacte mesure de la dérive financière à rembobiner.

Comme les guillotines fiscales ne font pas rouler de vraies têtes, on peut s’en servir en s’amusant un peu. Car, en l’occurrence, l’instrument tranchant pourrait être construit selon un plan emprunté... à la finance elle-même – mais évidemment quelque peu détourné de ses finalités originelles. Parmi les innombrables trouvailles du très prolifique discours de la « valeur actionnariale », l’EVA (Economic Value Added) s’est attachée à réviser la notion usuelle de profit net comptable, qui ne lui paraissait pas assez juteuse en l’état. Le « vrai » profit, dit l’EVA, c’est-à-dire celui qui fait sens du point de vue actionnarial, n’est pas le profit « habituel », la différence simple des recettes et des dépenses. Car ce calcul-là oublie en cours de route un « coût caché », injustement passé inaperçu, et que la doctrine de l’EVA porte enfin au jour : le coût du service méritoire en quoi a consisté l’apport des capitaux propres par les actionnaires.

Ce « coût du capital », l’EVA suggère de le calculer comme somme du taux d’intérêt de l’actif sans risque (généralement les bons du Trésor à trois mois) plus une prime de risque spécifique. L’EVA a donc le culot de rebaptiser « valeur économique ajoutée » le surprofit – celui qui reste une fois qu’on a tout enlevé, y compris ce « coût du capital » – et n’hésite pas à déclarer qu’une entreprise n’est « vraiment profitable » que lorsque ce surprofit est lui-même positif. Mais elle a aussi, quoique très inintentionnellement, le bon goût de faire revenir dans le paysage une référence quantitative intéressante, puisqu’elle est effectivement située dans l’orbite des taux d’intérêt : la somme du taux de l’actif sans risque et d’une prime, voilà qui nous met par les temps qui courent autour de 5 % ou 6 % – c’est déjà plus raisonnable que les 20 % en vigueur pour le ROE.

Evidemment, pour l’EVA, cette référence ne fait pas norme en soi, tout au contraire : elle définit simplement le minimum minimorum en deçà duquel une entreprise, quand bien même elle fait des bénéfices au sens comptable du terme, ne peut pas encore être dite profitable. Le « vrai profit » n’est compté qu’à partir de ce seuil, et assurément on l’encourage à être aussi élevé que possible...

Retourner contre la finance actionnariale ses propres armes, c’est alors faire subir à l’EVA un double détournement. En premier lieu, ce qu’elle considère comme un plancher, il faut en faire un plafond ! – et désigner par là l’azimut général du retour dans l’orbite des taux d’intérêt (à une prime de risque près). Mais surtout, là où l’EVA n’est en fait conçue que comme un nouvel indicateur comptable, c’est-à-dire comme un critère de performance imposé aux entreprises, il faut en faire une norme bornant la rémunération actionnariale effective (lire « Une contrainte actionnariale, deux visages »).

Or cette rémunération est constituée de trois éléments. Les deux premiers correspondent à des débours effectifs des entreprises, qui enrichissent les actionnaires par le versement de dividendes, mais aussi désormais – grande trouvaille du capitalisme actionnarial – au moyen de buy-back, opération consistant en le rachat par l’entreprise de ses propres titres. Gaver l’actionnaire de liquidités, voilà encore le moyen le plus direct de le cajoler. Mais l’expédient prend des proportions telles qu’il tourne au parasitisme à grande échelle. Les gâteries faites aux actionnaires détournent ainsi des sommes croissantes d’usages alternatifs tels que l’investissement productif ou la recherche et développement (R&D) – on ose à peine évoquer le maintien de l’emploi ou l’augmentation des salaires – en même temps qu’elle donne une illustration supplémentaire du pouvoir acquis par le capital actionnarial, mesuré ici par sa capacité à pomper impunément la richesse de l’entreprise.

Quel est le premier geste auquel pense l’équipe dirigeante d’Arcelor pour sauver sa tête de l’opération publique d’achat (OPA) lancée par Mittal ? Gratifier les actionnaires, qui tiennent en main son destin au bout de leur ordre de Bourse, d’un grassouillet rachat d’actions de 5 milliards d’euros – on serait presque tenté de convertir en francs (33 milliards) pour mieux faire apprécier l’énormité des montants en jeu, et imaginer ce qu’on aurait pu en faire autrement...

Il reste une dernière composante de la rémunération actionnariale effective, et pas la moindre : les plus-values. Hors les divers moyens de soutirer directement à l’entreprise sa substance, l’actionnaire peut y gagner sur le marché par le jeu spéculatif des achats et reventes. Ainsi sa rémunération globale agrège-t-elle, dans des proportions variables selon les années, les produits du prélèvement tributaire direct (dividendes et rachats d’actions) et les plus-values boursières. On nomme TSR (Total Shareholder Return) cette rémunération actionnariale effective globale rapportée au capital-actions investi. C’est au TSR qu’il faut s’en prendre. C’est lui qu’il faut ratiboiser pour convaincre les actionnaires qu’une fois un certain seuil atteint il est inutile de pressurer davantage l’entreprise pour obtenir d’elle « plus encore et indéfiniment », car tout l’excès désormais tombera, par voie de couperet fiscal, dans la poche de l’Etat.

Où fixer ce seuil ? Précisément au niveau indiqué, à son corps défendant, par la théorie de l’EVA elle-même, soit le taux d’intérêt (de l’actif sans risque) plus un petit quelque chose (la prime de risque). Sur cette base, comment faire le calcul fiscal ? La question n’est pas simple, car des plus-values sont réalisées chaque jour de l’année, alors que les transferts par dividendes et les rachats d’actions ne sont connus qu’en fin de période. Il va donc falloir établir quelques conventions à l’esthétique incertaine pour les théoriciens purs de la finance.

Ainsi, on peut retenir comme référence le montant total des transferts de liquidités – dividendes plus rachats d’actions – effectués l’année précédente par l’entreprise. A chaque cession boursière réalisée par un actionnaire, il lui est imputé une part T de ces transferts au prorata du nombre des titres concernés par l’opération. Ce montant T est ajouté à la plus-value réalisée, et l’ensemble est rapporté à la valeur initiale des titres vendus, ratio qui donne la rentabilité actionnariale effective – le TSR – de l’opération. Tout ce qui excède le seuil bornant réglementairement le TSR fait alors l’objet d’un prélèvement obligatoire (lire « Comment calculer le nouvel impôt ») . C’est coupant, et de bon goût.

Il reste une question à trancher, à la fois très superficielle et très importante : quel nom donner à ce raccourcisseur de prétention actionnariale ? Pourquoi pas SLAM, comme Shareholder Limited Authorized Margin (ou marge actionnariale limite autorisée) ? On aurait pu préférer VLAN, l’équivalent français, qui saisit bien l’esprit de la chose, mais l’acronyme était plus difficile à construire. Et puis la finance se pique de ne parler qu’anglais, langue des affaires, par là réputée moderne ; donc on lui en donne. Il y a aussi qu’arraisonner la finance est un combat politique à portée évidemment internationale. Rien n’est plus souhaitable que de voir le plus grand nombre s’emparer de l’idée, pour se l’approprier, la décortiquer, trouver ses défauts présents, y remédier, pourquoi pas la rendre encore plus méchante ; bref le code du SLAM est immédiatement en open source, sa vraie place est dans le domaine public.

Mais qu’on ne s’y trompe pas : l’internationalisation de la proposition répond à des intentions essentiellement politiques, et secondairement « techniques ». Qu’on n’aille pas, en particulier, y voir l’anticipation d’un projet qui devrait être « nécessairement international » pour venir à bout de la prévisible objection, jadis opposée à la taxe Tobin, qu’un dispositif de cette nature ferait « immédiatement fuir les capitaux hors de France ». Qu’ils fuient, ma foi, c’est bien possible, quoique dans une mesure qu’il ne faut sûrement pas exagérer. Que ce soit un problème réel, c’est déjà beaucoup plus contestable. Il est temps en effet d’indiquer la portée véritable des « bienfaits » de la Bourse au chœur des amis des marchés financiers qui ne cesse de répéter que « sans elle, pas de financement ». Car, à supposer même qu’on mette de côté la somme extravagante des nuisances en tout genre infligées aux entreprises par la tutelle actionnariale, la thèse de la « Bourse-qui-finance-l’entreprise » est tombée depuis belle lurette dans le domaine des contrevérités patentées.

Evidemment pour s’en apercevoir, il faut avoir l’idée de mettre les apports de fonds propres en regard de tout ce que, par ailleurs, le chancre actionnarial ne manque pas de prélever. Tous calculs faits, il est apparu que dans le cas des Etats-Unis, paradis de la finance s’il en est, les prélèvements de dividendes et de rachats d’actions sont devenus supérieurs aux injections de capitaux frais, de sorte que la contribution nette des marchés d’actions au financement des entreprises est maintenant... négative ! Les marchés boursiers européens, qui n’en sont pas encore tout à fait là, en prennent le chemin, et leur contribution financière devient d’une minceur tendancielle. Si de la finance actionnariale ne reste plus que la nuisance tutélaire – sans le capital ! –, on aurait tort de redouter quoi que ce soit de grave à se passer de ses « services ».

La Bourse et les investisseurs qui s’y ébattent s’amusent bien moins des émissions nouvelles – les véritables opérations de financement – que des étourdissantes opérations sur le marché secondaire où, si des liquidités s’investissent, elles ne font qu’alimenter l’improductive inflation des cours. La communauté financière qui n’a que l’exigence du rendement à la bouche devrait s’interroger sur le sien propre, désormais tombé à des niveaux misérables, justifiant qu’on accueille avec un calme raisonnable les cris d’orfraie qui ne manqueront pas d’être poussés à l’idée du SLAM.

Il faudrait cependant être bien prétentieux pour estimer tenir là le dispositif en sa forme achevée, au-dessus de toute objection, la botte sans parade. L’imagination des professionnels de la finance est sans doute une qualité qu’on peut leur reconnaître sans hésiter, et proverbial est leur goût ludique des stratégies de contournement. Mais un dispositif partiellement contourné vaut mieux que pas de dispositif du tout. Et si l’idée est encore imparfaite, si des objections plus convaincantes que les jérémiades à base de « fuite des capitaux » se font connaître, qu’à cela ne tienne : parmi tous les spécialistes potentiellement concernés par cette affaire, il s’en trouvera bien quelques-uns qui, ayant d’autres projets que de contribuer à la célébration de l’état actuel des choses, voudront apporter leur savoir à sa transformation. Barres de fer contre portes blindées

Plus encore que d’économistes, c’est de juristes et de fiscalistes qu’il faudrait le concours. Comment imposer les grands investisseurs internationaux – essentiellement anglo-saxons – opérant sur le marché français, mais taxables chez eux ? Est-il envisageable de prélever au niveau des intermédiaires de droit français qui passent leurs ordres ? Car on se doute bien que, pour être tant soit peu pertinent, le SLAM doit en priorité atteindre les grands concentrateurs de l’épargne collective, fonds de pension et fonds mutuels, vrais détenteurs de la force de frappe financière.

Il faudra sans doute répondre à beaucoup de questions de ce genre et, la simplicité de son principe n’excluant pas la complexité de sa mise en œuvre, l’idée du SLAM est moins un slogan ready-made qu’un programme de travail collectif.

D’un point de vue politique enfin – et c’est l’essentiel –, l’idée vaut moins pour ses caractéristiques techniques que pour ses propriétés d’entraînement. A supposer qu’on lui trouve tous les défauts de « plomberie » du monde, il lui reste la vertu de signifier que la puissance actionnariale à qui, non pas la société, mais une poignée d’élites partagées entre aveuglement et intéressement a décidé de lâcher toute bride finira un jour par rencontrer sur son chemin une puissance opposée, décidée à l’arrêter. A tous, et particulièrement à ces élites inconscientes, il faut souhaiter que ce coup d’arrêt soit donné le plus proprement possible.

Car à force de violenter le corps social sans limites, puisqu’elle n’en connaît aucune elle-même, et que tous ceux qui étaient chargés de la tenir l’ont lâchée en poussant des hourras, la puissance actionnariale pourrait aussi un jour essuyer quelques retours de manivelle, mais moins gentils que le SLAM. La promenade dans le quartier des banques de Buenos Aires offre, après le krach économique de 2001, le spectacle édifiant des impacts de balle et des traces de barre de fer sur les portes blindées – comprendre : il est des seuils de spoliation au-delà desquels la population est très en colère (4).

Ces seuils, il n’est souhaitable pour personne de les atteindre. Puisqu’il n’y a pas grand-chose à espérer des ravis de gauche et de droite qui se succèdent indifféremment aux affaires avec des projets trop semblables – comme celui de faire voter une Constitution européenne célébrant dans la partie « droits fondamentaux » la libre circulation des capitaux –, le mouvement doit venir d’ailleurs. Une idée telle que le SLAM, tout imparfaite qu’elle soit, est l’expression d’une analyse simple – le problème d’aujourd’hui, c’est la finance –, et d’un avertissement : « SLAM », c’est aussi le bruit de la porte qu’on se décide à claquer au nez des pénibles.

(1) Soit Return on Equity, ratio du profit aux capitaux propres, en d’autres termes le taux de profit pertinent du point de vue des actionnaires (lire « Taux de profit et ROE »).

(2) The Economist, Londres, 29 avril 2006.

(3) Et donc un ROE nécessairement supérieur (lire « Taux de profit et ROE »).

(4) Lire Luis Bilbao, « Tango de cauchemar en Argentine », et Jorge Beinstein, « Entre dette et pillage, une économie à genoux », Le Monde diplomatique, juillet 2001

Frédéric Lordon

**************************** "Le SLAM" - transcription de l’émission avec Frédéric LORDON

Là bas si j’y suis, France Inter 31 janvier 2007

Comme promis, suite à l’émission du 31 janvier "Le SLAM : enfin une mesure contre la démesure", voici le texte de l’émission, revu et corrigé par Frédéric Lordon. A lire, pour plus de détails, l’article de Frédéric Lordon à ce sujet, paru dans "Le Monde diplomatique" de février 2007 : "Enfin une mesure contre la démesure de la finance, le SLAM !"

Daniel MERMET : Frédéric Lordon BONJOUR...

Frédéric LORDON : Bonjour.

DM : pour vous FL il y a une date très importante dans l’histoire récente de notre beau pays, c’est 1986, c’est la loi de dérèglementation financière, et vous considérez qu’un certain « journalisme décérébré », c’est vous qui le dites, ne met pas assez en avant cette date que vous considérez comme une charnière. Pourquoi ? parce que c’est le moment où par cette loi de dérèglementation financière on a vu la finance « actionnariale », je vous cites, prendre le pouvoir et ce pouvoir vous le comparez à ce que peut être, ou ce qu’a pu être le pouvoir dans certaines sociétés sur certaines sociétés : tantôt de l’église, tantôt du parti unique, tantôt de l’armé, donc nous vivrions, selon vous, sous l’empire et l’emprise de cette finance actionnariale.

FL : Oui, c’est vrai qu’il y a un certain journalisme qui a une inclination pour la commémoration débile et insignifiante, qui fête toutes les choses anecdotiques et parfaitement secondaires et qui oublie toutes les choses importantes - pourtant elles ne sont pas en si grand nombre... - mais il y en a certaines tout de même qu’on ne peut pas louper. J’aime beaucoup rappeler cette date de 1986 qui est la loi de déréglementation financière, loi votée à l’époque des socialistes, c’est Pierre Bérégovoy qui en avait eu l’initiative - ça aussi je ne me lasse pas de le répéter - et dont je soutiens qu’elle est l’évènement peut-être le plus important qu’ait connu la société française dans le demi-siècle écoulé. Lorsque cette loi est votée on change de monde. Alors évidemment comme disait, un philosophe moustachu, je veux parler de Nietzsche, les idées révolutionnaires arrivent sur des pattes de colombe, et à l’époque personne ne s’en est aperçu mais en fait c’était la première étape d’une transformation de première grandeur, qui allait emporter toute la société française, et aussi tout les sociétés occidentales, et qu’on a résumée sous le nom de « déréglementation financière ». Alors la loi de 1986 c’est le premier étage de la fusée. Qu’est ce qu’elle fait cette loi, outre qu’elle introduit de la concurrence dans le petit milieu des agents de change etc... - mais ce n’est pas le plus important - ? Elle abolit surtout les restrictions qui existaient jusqu’ici à la liberté de mouvements des capitaux. Donc les capitaux internationaux peuvent maintenant aller et venir sans la moindre entrave. En particulier tous les capitaux de la finance américaine - parce que c’est un haut lieu de concentration du capital financier - vont pouvoir se déverser sur le marché français, en repartir comme bon leur semble, et tout le monde à l’époque pense que ça va être une bénédiction pour notre économie.

DM : En 86 est-ce que la France avait le choix de ne pas le faire, de ne pas promulguer cette loi, de ne pas l’adopter ?

FL : A l’époque le choix était encore ouvert mais le débat s’était goupillé dans des termes tels qu’évidemment cette affaire nous était présentée comme une nécessité absolument inéluctable. En l’espèce l’un des grands arguments qui était fourni par les géniteurs de la réforme en question avait déjà trait aux arguments de la concurrence puisqu’on nous disait : « écoutez, regardez, les américains ont fait leur déréglementation financière, les anglais sont sur le point de la faire à leur tour et voilà, les places boursières vont entrer en concurrence internationale, par conséquent, il est de la plus haute importance que la place de Paris s’aligne. » Ça c’était un argument parmi tant d’autres. Il y en avait d’autres qui ont peut-être pesé plus encore mais, qui sont des arguments plus techniques, je ne sais pas s’il est très utile de s’y attarder. Mais l’essentiel c’est qu’encore une fois cette date de 1986 est la première étape, qui va être suivie par deux autres qui sont, à mon avis, au moins aussi importantes. Et ce sont ces trois choses qui forment cette espèce d’ensemble qu’on appelle la déréglementation financière. La deuxième de ces choses, c’est le processus de concentration de l’épargne des salariés sous une forme financiarisée dans le bilan de ces grands investisseurs institutionnels que sont les fonds de pension et les fonds mutuels. L’épargne du petit investisseur, l’épargne du petit retraité, isolé, tout seul, ça n’est rien, ça ne compte pour rien, c’est une goutte d’eau dans l’océan des mouvements de capitaux. Par contre l’épargne agrégée, concentrée par ces grands captateurs que sont les investisseurs institutionnels, alors ça c’est la force de frappe financière par excellence dans le système. Et donc ce sont les mouvements de cette épargne agrégée qui vont faire la dynamique des cours des actifs, leur hausse, leur écroulement parfois etc...

DM : c’est ce qu’on appelle les fonds d’investissement ?

FL : Non, les fonds d’investissement c’est encore une autre sorte de bestiole. Les fonds d’investissements sont des fonds qui investissent mais hors la Bourse, hors les marchés de capitaux. D’une certaine manière, il y a beaucoup d’entreprises qui ont finalement expérimenté de manière très douloureuse la contrainte actionnariale, celle qu’elles vivent en étant cotées en Bourse, et qui ont imaginé qu’elles pourraient retrouver des marges de liberté et vivre mieux en sortant de la Bourse précisément - ceci pour dire tout de même que la cotation boursière n’est pas le meilleur des mondes économiques, contrairement à ce qu’on nous raconte d’habitude... Ces entreprises qui ont imaginé vivre mieux en sortant de la Bourse, ce faisant, se sont jetés dans les pattes d’un certain type d’investisseur, assez particulier, qu’on appelle les fonds d’investissement - en anglais « private equity » -... et elles ont troqué la peste contre le choléra. Les fonds d’investissement, c’est la grande tendance actuelle de la finance, et les entreprises souffrent mort et passion sous la tutelle de ces fonds, dans des formes légèrement différentes, mais finalement pas tellement, que lorsqu’elles étaient sous la contrainte actionnariale proprement boursière.

Daniel MERMET : Alors ça a entrainé quoi cette financiarisation de l’économie ?

Frédéric LORDON : Ca a entraîné la libéralisation d’une des puissances du capital qui maintenant a le pouvoir de faire valoir ses exigences sans qu’on puisse lui opposer la moindre résistance. C’est la raison pour laquelle, vous le rappeliez à l’instant, j’évoquais des situations qui vont paraître extrêmement différentes, mais qui sont dans leur fond semblables, par exemple celles de sociétés entièrement dominées par un certain type d’institution. Il y a des sociétés qui vivent sous la tyrannie d’une institution théocratique, par exemple d’une église, où c’est l’église qui régente tout, qui a le dernier mot sur tout. Il y a d’autres sociétés où c’est un parti unique qui règne en totalité. Il y en a d’autres enfin où c’est l’armée l’institution qu’on craint par excellence, celle qui en dernière analyse aura le dernier mot. Et bien, toutes démocratiques qu’elles s’imaginent, les sociétés capitalistes contemporaines vivent sous le joug d’une puissance de cette nature qui est évidemment très différente dans sa forme, c’est la puissance financière actionnariale. La puissance financière actionnariale est celle qui a désormais les moyens - et ces moyens sont inscrits dans des structures, dans un certain état des structures, celle de la libéralisation financière précisément -, la puissance actionnariale, donc, est celle qui a les moyens d’imposer à tout le corps social la satisfaction pleine et entière de son désir. Or une puissance va toujours au bout de ce qu’elle peut, elle ne s’arrête que lorsqu’elle rencontre une force opposée et supérieure à la sienne. Mais nulle part la finance actionnariale ne rencontre une telle force, par conséquent à aucun moment il ne lui vient à l’idée de modérer ses propres réclamations, à aucun moment il ne lui vient à l’idée de réguler ses propres exigences. Il en résulte une dérive absolument sans fin de ce que la finance réclame et obtient. Et cette dérive, on peut en donner une mesure tout à fait précise : ça se voit par exemple dans les contraintes de performance que l’actionnariat institutionnalisé impose aux entreprises. Cette performance, on la mesure avec un indicateur très particulier qu’on appelle le « ROE », le Return on Equity en mauvais anglais financier, qui signifie en gros taux de rendement des capitaux propres investis, le taux de rentabilité des capitaux. Il faut savoir qu’à la fin des années 80, pour le taux de rendement des capitaux, la norme était autour de 2-3% pour les entreprises françaises, pour certaines des plus grandes - et puis elles ne se portaient pas si mal à l’époque d’ailleurs... A partir du milieu des années 90, la contrainte financière commence à produire tous ses effets et la finance réclame, non plus 2-3 %, mais 10%. Et puis quelques années plus tard elle réclame 15 %, les fameux 15% dont on a beaucoup parlé d’ailleurs mais qui appartiennent au passé ! Maintenant ça serait plutôt 20% qu’il faudrait sortir pour être vraiment dans le haut du panier. Il y a même un numéro récent de l’hebdomadaire anglais ami des marchés, The Economist, qui tombe en pâmoison sur le cas de la banque Goldman Sachs qui sort un « ROE » de 40% ! Alors bien sûr The Economist s’aperçoit que c’est un cas un peu exceptionnel, mais enfin la question qu’il faut se poser c’est : quelles sont les forces qui vont interdire que l’exception d’aujourd’hui ne devienne la norme de demain ?

DM : Frédéric LORDON est-ce qu’il y a un effet de vases communicants, ces 15%, 30, 40 % etc... voilà des actionnaires qui s’enrichissent c’est des rentiers d’autrefois qui s’enrichissent mais est-ce que ça a une incidence sur l’emploi, sur... Vous citez le cas de l’usine Nestlé de Saint Menet qui ferme en 2005, selon vous, parce que le taux de profit dégagé n’était que de 9% alors que les actionnaires exigeaient 13%.

FL : Ce n’est même pas moi qui le dis, c’est l’entreprise Nestlé qui l’a avoué avec une naïveté confondante, mais ça s’est une impudence qui est un signe des temps. Il y a des arguments obscènes qu’on ne prend même plus la peine de dissimuler. Il y a eu une époque tout de même où le capital ne fermait ses établissements que lorsque ceux-ci étaient déficitaires. Mais ça c’est une époque révolue et qui s’enfonce dans un passé lointain maintenant. Désormais le capital exige non seulement, évidemment, que ses établissements soient profitables, mais qu’ils le soient au-dessus d’une norme elle-même en constant relèvement. Donc, en effet, l’usine de Saint-Menet ne dégageait qu’un taux de profit de 9% - il faudrait mettre « que de 9% » avec plein de guillemets tout de même -, alors que la norme du groupe, évidemment sous la pression actionnariale, c’est désormais 13 %. Et c’est là qu’on voit les effets de la finance sur l’emploi. Car en effet la finance désormais n’autorise que des investissements qui dépassent une certaine norme de rentabilité financière de plus en plus exigeante. Par conséquent, il y a un très grand nombre d’investissements qu’on faisait par le passé, parce qu’ils dégageaient une rentabilité qui était ce qu’elle était, qui était parfois pas extravagante mais qui était suffisante, ou on en tout cas dont on se suffisait, et qui permettait d’alimenter des projets de croissance d’emploi etc... Donc, comme l’ont noté pas mal d’observateurs, on est dans un régime du capitalisme qui est notoirement « sous-investissant ». Alors évidement il en résulte des pertes de croissance et d’emplois phénoménales.

DM : Parce que Frédéric LORDON, dans nos esprits, il y a deux forces qui s’opposent, il y a le capital et il y a le travail, c’est la vision qu’on a du monde depuis pas mal de temps, depuis le début du XIXème siècle par exemple, il ya deux forces qui s’opposent. Et aujourd’hui vous dites non il ya une troisième force c’est-à-dire qu’entre le capital dans le sens de l’entreprise avec le Chef d’Entreprise, avec cette aventure que constitue l’entreprise, il ya une force qui contrecarre et qui s’oppose à cette force là c’est le travail et l’intérêt des travailleurs, bon, or ce que vous dites c’est qu’à partir de cette foutue date de 1986 arrive un autre, un troisième élément qui est ce que De Gaulle disait « la politique ne se fait pas à la corbeille » et tout d’un coup c’est la corbeille qui fait la politique.

FL : Ah oui, c’est le propre de son hégémonie, c’est à ça qu’on voit le degré de domination qu’elle a acquis sur le corps social, c’est qu’effectivement, une fois de plus, elle a les moyens d’imposer ses réquisits à toute la société, pas seulement à la politique au sens des politiques publiques, ça d’ailleurs ça fait belle lurette, mais évidemment à la politique industrielle des entreprises elles-mêmes, et bien sûr ça fait considérablement changer la configuration sociale du capitalisme. En effet, on passe pour ainsi dire d’une configuration, disons, binaire, où la lutte des classes s’exprimait en un affrontement entre le capital et le travail, à ce qu’on pourrait appeler un problème à trois corps. Finalement il y a trois entités qui sont en interaction : il y a le travail, et le capital si vous voulez est subdivisé en deux sous-espèces : le capital industriel et le capital financier. Alors un problème à trois corps c’est intéressant parce que ça ouvre plein de possibilités stratégiques nouvelles, des possibilités d’alliances parfois bizarres mais qu’il faudrait pourtant envisager, on va peut être y venir dans un instant. Mais le point important c’est qu’en effet le capital ne doit pas être saisi comme une entité homogène. Bon on savait déjà qu’il y avait des petites entreprises et puis des grosses, elles n’avaient pas les mêmes intérêts, elles ne répondaient pas nécessairement aux mêmes logiques etc... Mais le clivage essentiel qui fracture le capital, c’est bien celui qui oppose la logique industrielle qui est celle du développement, de la construction de l’empire, de la réalisation de choses, et puis celle qui est la logique du capital patrimonial qui ne connaît pas autre chose que l’accumulation financière et la rentabilité pour la rentabilité. Le capital financier, à la limite, ça lui est tout à fait équivalent d’investir dans une usine de yaourts ou dans un fabricant de centrales nucléaires, la seule chose qui compte pour lui c’est, au bout du compte quel est le taux de rentabilité qui va sortir de ce tuyau là ? Et si le taux qui sort du tuyau « centrale nucléaire » baisse, qu’à cela ne tienne, on se rabattra sur le tuyau des yaourts et ceci sans le moindre affect, dans la plus parfaite indifférence aux choses faites.

DM : quelle que soit la casse sociale éventuellement, ça, ça n’a aucune importance.

FL : Alors là c’est carrément la dernière roue du carrosse, effectivement, là c’est une considération de quatrième ordre pour ces gens là....

DM : ...Alors que dans le capitalisme industriel et celui qu’on va regretter dans un instant c’est-à-dire le capitalisme paternaliste, les patrons, pour reprendre cette catégorie avec évidemment un chapeau huit reflets et un gilet avec une chaine de montre en or est obligé, quand même de tenir compte de ses employés, de ses salariés, de ses travailleurs...

FL : D’abord je pense que l’analyse de la configuration actuelle du capitalisme - qui est tout de même tellement rude pour le salariat d’aujourd’hui - ne doit pas conduire à une relecture enjolivante ou mythificatrice, du capitalisme du passé. Ce n’est pas tant que le capitalisme industriel porterait en soit, une espèce de vertu intrinsèque du dialogue social, c’est plutôt que, sans la contrainte financière actionnariale, le capitalisme industriel peut s’adonner plus librement à ses propres pulsions de développement, de croissance et d’expansion, et que dans cette pulsion là, dans une certaine mesure, le salariat peut y trouver son compte. Il peut y trouver son compte sous la forme d’investissements de croissance, c’est-à-dire d’emploi pour ce qui le concerne en dernière analyse. Donc le capitalisme industriel, tant qu’il n’est pas borné par la finance et limité à produire des investissements d’une rentabilité faramineuse, est plus généreux en emplois et en projets de croissance dans lequel le salariat trouve à s’inscrire, mais d’une manière qui ne fait pas faire - de quelque façon qu’on attrape les problèmes - qui ne fait pas faire l’économie des luttes sociales - mais ces luttes sociales sont toutes choses égales par ailleurs, rendues plus faciles. Aujourd’hui les agents du capital industriel sont un peu retors et hypocrites à leur manière : maintenant qu’ils vivent objectivement sous la contrainte actionnariale ils savent très bien renvoyer la patate chaude aux étages supérieurs. C’est-à-dire que lorsque le salarié vient négocier une amélioration des conditions de travail, des temps, des cadences, des augmentations salariales ou quoi que ce soit de cette nature, désormais le patron a beau jeu - et objectivement il y est fondé - de répondre, « écoutez je voudrais bien mais j’ai mes actionnaires sur le dos et les ordres ne viennent pas de moi ».

DM : C’est ça il est dépossédé et il a plus de pouvoir le patron...

FL : ... Voilà, alors le patron peut raconter qu’il n’a plus de pouvoir.

DM : Vrai ou faux ?

FL : Ne nous exagérons pas les choses, il n’est pas une petite chose fragile et vulnérable tout de même, mais il est exact que le patron industriel n’est plus absolument maître chez lui comme il l’était auparavant. Il doit rendre des comptes à une puissance nouvelle, qui, elle, est en pleine expansion, très agressivement d’ailleurs, c’est la puissance actionnariale. Et pourquoi ceci ? Parce que la puissance actionnariale a les moyens de le débarquer, c’est ça la grande menace, n’est-ce pas ! Le patron dans cette affaire, lui aussi à sa manière, joue ses intérêts vitaux.

DM : Alors Frédéric, on en est où aujourd’hui de cette emprise de la finance sur l’économie ? On est dedans ? on en sort, ça commence on en est ou ?

FL : Elle s’approfondit, elle ne cesse de s’approfondir depuis deux décennies qu’elle a été lancée, et on n’en voit pas le bout. Et c’est ça qui m’impressionne le plus parce que, finalement, on est toujours voué par le libéralisme à re-parcourir les leçons du passé, et d’un passé qu’on doit revisiter maintes et maintes fois. Les configurations libérales du capitalisme, on a expérimenté ça dans les années 20-30, on sait quels dégâts ça avait fait et évidemment il serait...

DM : où ça ? Aux Etats-Unis vous pensez ?

FL : Oui aux Etats-Unis, la crise financière et la grande récession avaient traversé l’Atlantique s’étaient propagées à l’Europe. Evidemment il serait extrêmement schématique de rabattre une période sur l’autre et de dire qu’on est dans la répétition pure et simple, mais tout de même : il y a des traits communs qui ne peuvent pas manquer de frapper les esprits. Et donc ce qui m’impressionne énormément c’est que nous redécouvrons - je dis pas nous découvrons - nous redécouvrons les méfaits de la finance et notamment son instabilité intrinsèque. Car depuis deux décennies que la libéralisation financière a été lancée sur les rails, on ne cesse de passer d’une crise financière ou monétaire monumentale à une autre. Depuis le début des années 90 c’est extraordinaire, on ne peut pas passer quatre ans d’affilée sans un accident majeur. En 92-93 il y a eu les deux crises du système monétaire européen, on n’est pas dans l’ordre de la finance actionnariale mais on est toujours quand même dans le domaine de la finance déréglementée. 97 : première crise financière internationale. 98 : resucée. 2000-2001 : éclatement de la bulle internet. Et à chaque fois le choc se transmet inévitablement par un certain nombre de canaux bien connus à l’économie réelle, et donc les amusements de la finance quand ils se terminent mal, c’est-à-dire dans le mur, ont des conséquences extrêmement lourdes : en termes de restriction du crédit, de fermetures d’entreprises, de plans de licenciements ; et c’est toujours l’emploi qui est la variable d’ajustement en dernière analyse. Et ce qui me frappe, c’est qu’en dépit de la récurrence de ces crises monumentales, dont certaines peuvent être candidates à entrer dans les livres d’histoire, en dépit de cette récurrence je ne vois aucun processus d’apprentissage. Et là je dois dire également que le capitalisme est un bestiaux impressionnant par ses capacités de résilience tout de même. A chaque fois on croit qu’il va finir par terre ou dans un grand fracas, et l’énorme chose tremble sur son piédestal et puis, broum, se remet d’aplomb et c’est reparti pour un tour.

DM : Et pourquoi ? si vous nous dites pourquoi on va s’en sortir là (rires)

F L : Et bien parce que le capitalisme fait payer ses pots cassés par le salariat. Ce sont des dégâts qu’il passe par profits et pertes sans même y penser, et n’y a aucun réaction politique face à l’enchaînement de ces évènements, dont on peut se dire quand même qu’un jour il en surviendra un de plus forte taille et qui entraînera des destructions telles que, cette fois-ci, il faudra bien se décider à faire quelque chose. Et donc le but de la manœuvre, si possible, ça serait quand même d’avoir une petite idée pour mettre un terme à cette instabilité financière et aux dégâts qu’elle ne cesse de répandre au travers des sociétés avant qu’il ne se produise une de ces catastrophes de très grande ampleur, dont l’expérience historique montre qu’en général elles se finissent mal.

DM : Solution donc contrefeux

FL : Voilà l’idée que je soumets au débat et qui, encore une fois, part de cette prémisse que le capitalisme n’est pas une espèce de cosmos harmonieux où s’ajustent dans une cinématique bien ordonnée les offres et les demandes....

DM : c’est pourtant ce que croient pas mal de...

FL : C’est ce que croient beaucoup de gens en effet et c’est ce qu’on essaye de nous faire croire aussi : c’est que c’est l’harmonie réalisée à quelques petits cahots près mais insignifiants... Non ! le capitalisme est une arène où s’affrontent des puissances, et des puissances inégales bien sûr ; et là maintenant il y a une puissance qui surpasse toutes les autres, qui maltraite toutes les autres et à laquelle il va falloir mettre le holà. Et à une puissance on n’oppose rien d’autre qu’une autre puissance. Laquelle ? Ben écoutez ce n’est pas difficile, quelle est la puissance qui reste à notre disposition ? C’est celle de la loi, tout simplement, et en l’espèce c’est celle de l’impôt. Alors la proposition que je fais est la suivante - car, depuis qu’on se penche sur ce problème d’enrayer cette espèce d’avancée fantastique de la finance, on tourne toujours d’habitude autour de la question des restrictions à la liberté de mouvements des capitaux. C’est une excellente idée sur le fond. Elle n’a qu’un inconvénient politique pour l’heure, c’est que le principe de la parfaite liberté de mouvement des capitaux est inscrit dans les textes les plus sacrés, à savoir les traités européens... Je rappelle en passant, tout de même, parce que c’est une ironie mais tragique et douloureuse, que le projet de constitution européenne se proposait ni plus ni moins que d’inscrire le principe de la liberté de mouvement des capitaux dans le titre 2, c’est-à-dire, la charte des droits fondamentaux... Quand on a dit ça on a rêvé, on croit qu’on a rêvé, mais non c’est .... Bon. Alors comment faire autrement puisque si l’on veut contourner l’obstacle de la liberté des mouvements de capitaux il faudra le faire au niveau européen, et puis on voit très bien que, beaucoup d’Etats-membres ne seront pas d’accord avec nous sur ce sujet, en particulier la Grande Bretagne. Je propose donc de mettre en place un dispositif fiscal qui bornerait autoritairement et réglementairement la rémunération maximale des actionnaires et tout ce qui dépasse, on ratiboise. Alors j’aimerais répéter en les articulant bien, tous ces mots de « lois », de « taxes », de « réglementaires » et de « ratiboiser », parce que dans l’air du temps qui est le nôtre, ce sont des gros mots absolus, n’est-ce pas. Il y a rien de mieux pour écorcher des oreilles délicates de nos amis néolibéraux ; et pourtant ce sont des mots dont on a perdu l’usage et qu’il faudrait retrouver, mais très très vite, car ils n’ont rien d’obscène. Enfin ! ça n’est pas moins obscène d’inscrire la liberté de mouvement des capitaux dans un chapitre des droits fondamentaux ! Alors il s’agirait de fixer cette borne limitant réglementairement la rémunération actionnariale et c’est ça que j’appelle le SLAM. Le SLAM c’est un acronyme formé d’après une locution anglaise ça veut dire : Shareholder Limited Authorized Margin, donc en bon français, ça serait Marge Actionnariale Limite Autorisée... Voilà, c’est ça l’idée. Il s’agit de trouver une norme, une norme de rémunération que les actionnaires ne seraient pas autorisés à dépasser. Et cette norme finalement on peut la trouver assez simplement en revenant à cette idée rustique, et bien connue de la science économique, que la rémunération du travail c’est le salaire, la rémunération du capital c’est le taux d’intérêt. Alors je ne veux pas en faire une loi de la nature économique gravée dans le marbre. Il y a des époques où le taux d’intérêt a été très élevé, et donc, simplement en se rémunérant au taux d’intérêt, la rente financière s’en mettait pas mal dans les poches, en tout cas beaucoup plus que le salariat. Mais il se trouve qu’en l’état actuel des choses les taux d’intérêts sont bas. Profitons-en, si ça change, on révisera notre affaire, mais pour l’instant, ça fait une norme assez sympathique. Les taux d’intérêt qu’est ce que c’est par les temps qui courent, c’est 3% ; rajoutons une prime de risque, allez 2 %, ça va nous mettre dans les 5-6 % à tout casser. Bon ben écoutez c’est mieux que les 20% dont se goinfrent les actionnaires aujourd’hui. Or, si on les prive fiscalement de tout ce qui excède cette norme, alors, par le fait même, on fait disparaître toute incitation à la surexploitation des entreprises et en dernière analyse des salariés, puisque cette surexploitation devient sans objet : tout le surplus tombera dans la poche de l’Etat.

DM : Ce que vous dites là Frédéric LORDON ça intéresse aussi bien les salariés, parce qu’on se dit, F Lordon il défend les petits, il défend les ouvriers, mais vous défendez aussi les patrons là... ça nous fait drôle à nous...

FL : Alors là oui on en revient à l’histoire de tout à l’heure... Qu’est ce que vous voulez, c’est à ça qu’on voit qu’on vit des temps difficiles, c’est à la nature baroque des alliances qu’on est prêt à envisager. Mais, encore une fois, c’est bien la configuration actuelle à trois pôles - je le redis, salariat, capital industriel et capital financier - qui ouvre des possibilités de cette nature. Car l’ironie de l’époque c’est que vous trouveriez bon nombre de patrons, bon nombre de représentants, et des plus notoires, du capital industriel pour vous dire, mais évidemment en privé, que la contrainte financière actionnariale, eux-mêmes ils en ont soupé ! Tout simplement parce qu’elle vient brider leurs propres pulsions de croissance, de développement, de réalisations etc... Et qu’elle leur impose une surveillance tatillonne, tyrannique, de tous les instants, qu’elle rétrécit formidablement leurs horizons temporels, qu’elle les empêche, par là de mener des grands projets, par exemple de développement ou d’innovation technologique, puisque la finance est impatiente. La finance, elle va vous donner un an ou dix huit mois à tout casser, et puis si les résultats ne sont pas là, elle vous fera sentir que vous avez failli et que vous devrez changer votre fusil d’épaule et renoncer à vos projets. Donc il y a beaucoup de patrons qui seraient prêts à, me semble-t-il, accueillir assez favorablement - certes ils ne le diraient pas à très grand bruit - mais à accueillir assez favorablement un dispositif qui viendrait mettre des bâtons dans les roues et mettre le holà aux exigences sans limite de la finance. Donc je pense que c’est une solution qui mérite d’être étudiée. Je n’ai pas la prétention de soutenir que c’est un projet clé en mains absolument ficelé, terminé, achevé sans discussions possibles, immun à toute objection, mais j’aimerais en faire le point de départ d’un programme de travail collectif. Ce serait extrêmement suffisant de ma part de prétendre qu’à moi tout seul j’ai fini par trouver la solution et que plus aucun problème ne se pose. Par contre ce que je sais, c’est que si on s’y met à plusieurs, et même avec un plusieurs assez nombreux, et en convoquant toute une série de compétences... Il doit bien s’en trouver chez les juristes, notamment, et chez les fiscalistes qui sont au premier chef intéressés par cette proposition. Finalement, j’en ai fait l’analyse, pour ainsi dire, économique, micro- et macroéconomique, mais il y a des boulons fiscaux et juridiques à bien visser. Je pense que en en faisant un programme de travail collectif on devrait pouvoir arriver à quelque chose qui mérite le coup d’œil.

DM : Vous êtes un économiste hérétique ou bien est-ce que vous êtes un économiste à qui on ne donne pas souvent la parole ?

FL : .... Euh.... Les deux mon général, par définition....

DM : ...parce que les économistes ne parlent pas comme vous, ceux qu’on entend ne parlent pas comme vous...

FL : Oui, oui...

DM : ....Ceux qui écrivent dans certains journaux, ceux qu’on entend dans le poste, ne parlent pas tellement comme ça....

FL : Oui oui, c’est exact et je leur conseille de ne rien changer parce que leur trajectoire de respectabilité en souffrirait beaucoup... Mais voilà, il faudrait raconter, ça ne serait pas très intéressant parce que ça aurait un caractère personnel assez secondaire, quelle trajectoire sociale m’a déterminé à tenir ce genre de propos et quelle position particulière j’occupe dans ce que Bourdieu aurait appelé « le champs de la science économique » qui se caractérise par un certain nombre de renoncements, notamment ceux à la respectabilité, d’où on tire, pas une certaine liberté, je n’aime pas trop invoquer cette catégorie là qui a des relents métaphysiques qui ne me plaisent pas beaucoup, mais d’où on peut escompter en tout cas quelque chose qui est de l’ordre d’un effet de libération.

DM : Parce que, quand même, quand on dit économiste on dit : libéral, on dit même pas un économiste libéral, on dit c’est une économiste et là, tout d’un coup on a visiblement, si j’ai bien tout compris, un économiste qui n’est pas libéral.

FL : Oui qui ne l’est pas... oui je crois qu’on peut le dire, oui. Mais grâce au ciel je ne suis pas seul de mon espèce, il y en a un certain nombre d’autres, mais qui ont aussi peu la parole que moi. Parce que, sous couleur de neutralité ou d’objectivité de la science, il est vrai que la très grande majorité de la profession travaille plutôt à défendre des idées, qui lorsqu’on les raccorde à des enjeux de politique publique ou de politique économique, ont curieusement la propriété de fournir des arguments au libéralisme ou à l’orthodoxie de politique économique.

Enfin une mesure contre la demesure de la finance, le SLAM


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