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Néolibéralisme* : la liquidation des Biens Publics de la France

samedi 17 octobre 2009


Voir en ligne : http://dutron.wordpress.com

« … Le problème que nous avons en France, c’est que les gens sont contents des services publics. L’hôpital fonctionne bien, l’école fonctionne bien, la police fonctionne bien. Alors il faut tenir un discours, expliquer que nous sommes à deux doigts d’une crise majeure, sans paniquer les gens, sinon ils se recroquevillent comme des tortues… »

Discours de Renaud Dutreil, alors ministre de la Fonction Publique et de la réforme de l’Etat le mercredi 20 octobre 2004 a la conférence à La Fondation Concorde sur le thème « Comment insuffler le changement ».

En France la liquidation des biens publics se poursuit depuis une trentaine d’années dans la ligne de la mondialisation capitaliste et de la globalisation financière.

La liquidation est mondiale : privatisations massives imposées aux pays du Tiers-Monde par le F.M.I, mainmise sur les anciens pays de l’Est, bradage des biens publics en France.

L’EXEMPLE Français :

De 1933 à 1982 : période de constitution du Bien Public en France

– 1933 : Air France ;

- 1937 : SNCF ;

- 1944-45 : Charbonnages de France ;

- 1945 : Renault, Banque de France, BNCI, CNEP, Crédit Lyonnais, Société Générale ;

- 1946 : assurances, création d’EDF-GDF, AFP, Compagnie Générale Transatlantique

JPG - 32.2 ko
hôpital Laennec, classé monument historique

- Fin 1980, le secteur public productif comprend les 32 groupes :

* Industrie : Aquitaine chimie, Bureau de recherches géologiques et minières, Charbonnages de France, Commissariat à l’énergie atomique, Compagnie française des pétroles, EDF, GDF,

* Entreprise minière et chimique, Entreprise recherche activité pétrolière, Institut de développement industriel, Renault, Société nationale d’étude et de construction de moteurs d’aviation, Société nationale industrielle aérospatiale, Société nationale des poudres et explosifs,

* Transports, communications : Agence Havas, Air France, Compagnie française des câbles sous-marins et de radio, Compagnie générale maritime et financière, RATP, SNCF, Société nationale des entreprise de presse, Société nouvelle de radiodiffusion, Télédiffusion de France,

* Banques et assurances : Banque nationale de Paris, Caisse des dépôts et consignations, Caisse nationale des marchés de l’Etat, Centrale assurances générales de France, Crédit Lyonnais, Société centrale du GAN, Société centrale-Union des assurances de Paris, Société financière pour le développement des équipements collectifs, Société générale.

En 1981-1982 : les effectifs des groupes du secteur public, hors Seita et PTT, représentent 1 763 000 salariés (contre 1 088 000 en 1980) soit 16% des salariés et 40% des immobilisations des sociétés soumises à l’imposition sur les Bénéfices Industriels et Commerciaux.

Avec les nationalisations, 14 groupes s’ajoutent aux précédents :

-  Industrie : Alsthom-Atlantique, Compagnie des machines Bull, Compagnie générale d’électricité, Saint Gobain Pont-à-Mousson, Thomson Brandt, Usinor, Péchiney Ugine Kuhlmann, Rhône-Poulenc, Sacilor),

-  Banques et assurances : Banque industrielle et immobilière privée, Compagnie financière de Suez, Crédit chimique, Crédit commercial de France, Financière de Paris et des Pays-Bas.

- Il convient d’ajouter 6 groupes où les participations publiques deviennent majoritaires :

* Industrie : ITT- Société de produits industriels, Matra, Roussel Uclaf, Société centrale d’étude Marcel Dassault,

* Banques : Banque Rothschild, Banque Worms.

De 1986 à 2006 : L’ère des dénationalisations totales ou partielles :

En 1986-88 : gouvernement Chirac 13 milliards d’euros :

-  Industrie : Saint Gobain, Compagnie générale de constructions téléphoniques, Matra,

-  communications  : Agence Havas, TF1, Sud radio,

-  Banques et assurances : Mutuelle générale française accidents, Mutuelle générale française vie, Banque du bâtiment et des travaux publics, Banque industrielle et immobilière privée, Société générale, Compagnie financière du crédit commercial de France, Compagnie financière de Paribas, Compagnie financière de Suez.

En 1992 : gouvernement Bérégovoy :

Industrie : Total,

En 1993-97 : (gouvernements Balladur et Juppé : 26,4 milliards d’euros

-  Industrie : Elf, Rhône-Poulenc, Seita, Usinor, Péchiney, Renault, Bull),

-  Banques et assurances : BNP, BFCE, UAP, AGF

En 1997-2002 : gouvernement Jospin : 50 milliards d’euros

-  Industrie : Thomson, Aérospatiale, EADS, Renault ;

-  Communications : France-Telecom, Air France, Autoroutes du Sud de la France, SMC, RMC, SFP, TDF,

-  Banques et assurances : CIC, Crédit Lyonnais, Banque Hervet, CNP, GAN,

En 2002-2006 : gouvernement Raffarin puis De Villepin : de l’ordre de 100 milliards d’euros :

-  Industrie : EDF-GDF, Snecma, GIAT Industries, Areva, Direction des Chantiers Navals, Arsenaux,

-  Transports et communications (France Telecom, SNCM, ASF, Aéroports de Paris, Air France,

-  Banques et assurances : Caisse centrale de réassurance.

Cette liste ne prend pas en compte les opérations en cours qui sont souvent le prélude à la privatisation :

- à la SNCF,

- à la RATP,

- à La Poste,

- à la Banque de France,

- à la Caisse des Dépôts et Consignations

En 2007, il ne reste plus rien du secteur public industriel. Le secteur public social en voie de destruction massive :

-  Le patrimoine administratif : terrains, infrastructures, immeubles, monuments historiques – soit 1100 milliards d’euros - est en cours de vente,

- En 2004 commence la vente :

* la vente du patrimoine des Hôpitaux de Paris – hôpital Laennec, classé monument historique, et hôpital Boucicaut,

* la vente des immeubles du Quai d’Orsay à des fonds de pensions américains,

* l’immeuble de l’Imprimerie nationale, elle-même en cours de démantèlement, est vendu en 2004 à la société américaine Carlyle,

* Une agence est créée : l’Agence des propriétés immobilières de l’Etat à statut d’E.P.I.C ; elle acquiert les biens, les reloue à l’Etat (sic) avant la revente à des investisseurs privés .

Le patrimoine historique se délabre entre « décentralisation » et musées que l’on détruit : Musée de l’Homme, Musée national des arts africains et océaniens, Musée des arts et traditions populaires, et que l’on vide.

La protection sociale :– assurance maladie, accidents du travail, retraites - est démantelée au profit de l’épargne individuelle et des assurances privées. Le chômage devient également source de profits substantiels pour le privé.

- l’ANPE perd le monopole du placement ouvert aux agences privées. Il s’agit des sociétés d’intérim, notamment, qui obtiennent des ASSEDIC de mirobolants contrats de « promesses de placement »

Les biens d’usage collectif :sites, espace public, eau, écosystèmes, subissent dégâts et privatisation :

- destruction de bâtiments et de quartiers historiques,

- bétonnage des côtes : le déjà faible budget du Conservatoire du littoral a été divisé par trois en 20 ans,

- défigurations des paysages,

- multiplication des autoroutes et autres voies de « contournement »,

- mainmise sur l’eau par les entreprises privées,

- baisse du financement et privatisation en cours de l’archéologie préventive depuis 2004 : les entreprises privées effectuent les fouilles,

- pollution de l’air et du sous-sol,

- augmentation des risques majeurs du nucléaire civil par l’introduction en Bourse en 2004 de 35% du capital d’Areva – ex COGEMA et Framatome - Sarkozy était alors Ministre de l’Economie.

COMMENT FAIT-ON ?

- corruption des responsables politiques et administratifs et impunité,

- modification de la législation : le décret du 23/12/98 permet au musée du quai Branly, dit des « arts premiers » de vendre ses collections,

- la loi du 11/12/2001 permet la cession des biens immobiliers de l’Etat au privé.

Le ministre de l’économie, Sarkozy l’ami des patrons, accentue, par ordonnance du 19/08/2004 le mouvement qui permet la vente au privé des immeubles de bureaux sans avoir à respecter la procédure de déclassement.

* Cession à prix bradés,

* abandon de créances,

* frais fictifs,

* tout cela est possible !

Les infractions sont légion : abus de biens sociaux, pots-de-vin, faux-bilans.

* Les responsables impunis, sont souvent récompensés par des parachutes dorés, indemnités et des retraites douillettes.

- Les privatisations sont précédées, quand elles risquent d’être impopulaires, par le laisser aller voire le creusement volontaire des dettes de groupes qu’on laisse comme dans le privé faire des investissements aventureux et/ou délictueux : Crédit Lyonnais, EDF, France Telecom..).

- Quand ça ne suffit pas, le gouvernement s’abrite derrière les directives européennes :

* « libéralisation » du fret ferroviaire,

* des marchés publics de l’eau, des transports, des télécommunications, de l’énergie, des services portuaires,

* Mais ces directives sur lesquelles il verse des larmes de crocodile, il LES A ADOPTEES !!!!

* Et l’O.C.D.E fournit les modes d’emploi !

- La sous-évaluation des biens publics livrés aux copains et aux coquins est systématique,

* en surestimant l’endettement par exemple

* Pour EDF : en 2005, 20% des actions GDF ont été vendues 4,5 milliards d’euros pour une valeur de 6 milliards,

* le GAN a été vendu à un tiers de sa valeur, * ASF a été vendue à 49% par Jospin en 2002 pour 1,8 milliards d’euros alors que ces autoroutes étaient estimées à 6,3 milliards,

* Total bradé pour quelques milliards d’euros par Bérégovoy vaut aujourd’hui 125 milliards d’euros,

* La vente des 1300 appartements de la Banque de France est réalisée en bloc et non à la découpe…gros profits en vue pour les repreneurs,

* la Snecma est bradée en 2004 à General Electric,

* la SNCM renflouée par l’Etat est vendue pour une bouchée de pain à la Connex – filiale de Vivendi- et à un fonds de pension contrôlé par un ami du premier ministre De Villepin

- Les techniques utilisées :

* la vente totale ou partielle des entreprises publiques,

* le démantèlement par filialisation avant vente des filiales les plus rentables,

* le recours massif à la sous-traitance (informatique, communications, distribution, transports, maintenance, nettoyage, restauration…) et à la délocalisation.

* Pour mieux vous entuber, on appellera ça « externalisations »

On peut vendre les murs pour les louer ensuite : c’est le cas à France-Telecom désormais locataire de 95% de ses surfaces, à la SNCF (gares), et dans les hôpitaux !

On peut aussi vendre les véhicules de transport pour les louer après : La Poste (60000 véhicules), France-Telecom (48000 véhicules), EDF (50000 véhicules, SNCF (13000 véhicules), et aussi Bercy, les collectivités locales, les HLM…tout cela au profit d’une société de location comme Leaseplan, filiale de la banque ABN AMRO qui achète à prix réduit et loue à prix maximum. ABN AMRO a été acquis par un consortium de trois banques – Fortis, RBS et Santander – en octobre 2007. Le 3 octobre 2008, l’Etat néerlandais rachetait les intérêts d’ABN AMRO détenus par Fortis, remplaçant Fortis au sein du holding RFS et prenant la direction des activités d’ABN AMRO

La technique de l’asphyxie budgétaire qui conduit la recherche publique à se soumettre aux demandes des groupes privés en échange de financement.

On vous y concocte de jolis OGM !

QUI SONT LES PREDATEURS ?

Ces requins qui tapent gaiement dans les bancs de menus fretin que nous sommes sont :

- Pour l’essentiel de grandes sociétés multinationales :

* celles qui ont leur siège en France : Vivendi, Lyonnaise des eaux, Bouygues, Bolloré, Total, Lagardère, Dassault, Crédit agricole, Carrefour,

* de grands groupes financiers multinationaux. En 2004 les fonds spéculatifs d’investissement – les actifs sous gestion de fonds d’investissement – représentaient 6200 milliards d’euros aux E.U et 4000 milliards en Europe.

* les fonds de pension (actionnaires dans 3600 entreprises françaises pour 8% du PIB et 1000000 de salariés).

* Les Hedge Funds et les Fonds Souverains asiatiques et du Golfe.

En comptant tous les actionnaires, concentrés à 90% en Amérique du Nord, en Europe et au Japon, on compte selon l’orfèvre Jean Peyrelevade « environ trois cent millions de personnes, femmes et enfants compris » soit 5% de la population mondiale sous domination financière .

Au sein des actionnaires, on peut différencier :

- les « vraiment riches » qui ont au moins un million de dollars en actifs financiers), très peu nombreux. Ils concentrent la richesse : dix à douze millions d’individus (0,2%de la population mondiale) contrôlent la moitié de la capitalisation boursière de la planète et, vraisemblablement, une proportion à peine plus faible du patrimoine marchand de l’humanité.

- à l’intérieur des « vraiment riches », une toute petite fraction, les « ultra-riches », 77 000 ménages (0,0025%de la population mondiale) détiennent environ 15% de la richesse mondiale.

lire : Le vrai visage de l’UMP : Un gouvernement en guerre contre sa population

petition :Pour une charte des services publics dans la constitution

Aujourd’hui 19 octobre 2009, il y a 293745 signatures électroniques enregistrées depuis le 15 avril 2009

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Les chiffres ci-dessous sont issus du rapport des comptes de la Sécu.

a Une partie des taxes sur le tabac, destinée à la Sécu, n’est pas reversée. 7.8 milliards

b Une partie des taxes sur l’alcool, destinée à la Sécu, n’est pas reversée. 3.5 milliards

c Une partie des primes d’assurances automobiles destinée à la Sécu, n’est pas reversée 1. 6 milliards

d La taxe sur les industries polluantes destinée à la Sécu, n’est pas reversée 1.2 milliards

e La part de TVA destinée à la Sécu n’est pas reversée. 2.0 milliards

f Retard de paiement à la Sécu pour les contrats aidés 2.1 milliards

g Retard de paiement par les entreprises 1.9 milliards

En faisant une bête addition, on arrive au chiffre de 20 milliards d’euro.

Conclusion, si les responsables de la Sécu et nos gouvernants avaient fait leur boulot efficacement et surtout honnêtement, les prétendus 11 milliards de trou seraient aujourd’hui 9 milliards d’excédent.

Or Pour combler "le déficit" de la sécu, nos chers gouvernants ont trouvé que le mieux, serait de nous faire payer (encore...)

A Dorénavant, sur une consultation médicale, nous versons 1 euro,

B Nous sommes restreints lors de nos arrêts maladie ...

C Nous devons consulter un généraliste avant de voir un spécialiste ...

D Pour tout traitement de plus de 91 euro, nous en sommes de 18 euros de notre poche,

E Taxe de 0,50c sur les boites

F etc.......

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definition : Néolibéralisme

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LA PHILOSOPHIE SOCIALE DU NÉO-LIBÉRALISME PAR PIERRE BOURDIEU (*)

Je voudrais ici développer une thèse - dont l’exposé demanderait beaucoup de temps - selon laquelle ce que l’on appelle le " néo-libéralisme " et que l’on essaie de fonder sur une certaine forme de science économique, est en fait une philosophie sociale. Quelqu’un, avant moi, a parlé d’" enjeu de société " : c’est souvent une expression que l’on emploie à la légère, dans les débats de télévision notamment, mais il est vrai que ce dont il est question ici est un enjeu de société, c’est-à-dire une vision du monde social. Le néo-libéralisme se présente lui-même comme une vision du monde, cohérente, fondée sur un certain nombre de propositions, à prétention scientifique, mais qui peuvent être ramenés à ce que les ethnologues ou les sociologues appellent un " ethos ", à savoir un ensemble de valeurs, pour la plupart implicites, qui sont inscrites dans les manières de vivre les plus ordinaires, les plus banales, les plus quotidiennes. C’est cet " ethos " que je vais m’efforcer ici d’expliciter.

Le premier principe sur lequel repose le modèle néo-libéral est que l’économie est un domaine séparé du social, gouvernée par des lois naturelles et universelles que les gouvernements doivent éviter de contrarier. Deuxième principe : le marché est le moyen optimal d’organiser la production et les échanges de manière efficace et équitable dans les sociétés démocratiques. Troisième principe, qui est plus conjoncturel : la globalisation exige la réduction des dépenses étatiques, spécialement dans le domaine social, les droits sociaux en matière d’emploi et de sécurité sociale étant à la fois coûteux et dysfonctionnels. Contrairement à ce qui est dit souvent, ces principes s’enracinent profondément dans une tradition contingente, pas du tout universelle, liée à l’histoire particulière d’une société particulière, qui est la société américaine.

Par parenthèse, je sais que dire cela expose à l’accusation d’antiaméricanisme. Je m’en explique : les mêmes, souvent, qui accusaient ceux qui critiquaient l’Union soviétique d’" anticommunisme ", s’empressent aujourd’hui de dénoncer toute réserve - même factuelle - comme relevant de l’" antiaméricanisme ", cette épithète étant d’ailleurs utilisé de manière très sélective, à l’exemple du Nouvel Observateur, lieu d’expression des pourfendeurs de l’" antiaméricanisme ", mais qui dénoncent le " communautarisme ", le mouvement gay, le mouvement féministe, le mouvement lesbien, etc. Il est évident qu’il n’y a, dans mon esprit, aucune espèce d’antiaméricanisme, et je pense que beaucoup d’Américains - que je connais et que j’aime - souscriraient à ce que je vais dire du système américain, dont ils sont d’ailleurs les premiers à souffrir. Il y a un " antiaméricanisme " américain. Il faut savoir aussi qu’un certain nombre de mouvements universalistes, anti-impérialistes, sont partis des États-Unis - par exemple celui en faveur de la taxe Tobbin. De même, je pense qu’un certain nombre de mouvements - comme le vôtre - auraient intérêt à s’appuyer sur des mouvements américains pour se donner de la force politique.

La première particularité de la société américaine est que l’État y est réduit au minimum, affaibli systématiquement par la " révolution conservatrice " néo-libérale. Cette société, paradoxalement très avancée économiquement et scientifiquement, est très arriérée socialement et politiquement. Les fondements mêmes de la démocratie américaine sont en question dans son fonctionnement : taux d’abstention très élevés, mode de financement des partis, dépendance à l’égard des médias et de l’argent… Ce modèle de la démocratie avancée est en fait, par certains côtés, très archaïque. L’une des propriétés de l’État, sur laquelle s’accordent tous les sociologues, avec Max Weber ou Norbert Elias, est que celui-ci se définit comme le détenteur du monopole de l’exercice légitime de la violence : or, s’il y a bien un pays où ce monopole étatique de la violence s’affirme peu, c’est bien les États-Unis et leurs 70 millions de porteurs d’armes.

En second lieu, cet État est atrophié, croupion, du point de vue économique : il s’est retiré progressivement de l’économie, et les biens publics comme la santé, le logement, la sécurité, l’éducation ou la culture, se sont convertis peu à peu en biens commerciaux. Les usagers sont devenus des clients. Tout ceci, à partir d’une vision philosophique qui se résume dans l’expression de Self Help, à savoir l’idée que les individus doivent réaliser eux-mêmes leur salut. Il s’agit là de la vieille vision calviniste selon laquelle Dieu aide ceux qui s’aident eux-mêmes, vision qui est devenue constitutive de ce que l’on appelle, en langage commun, " la mentalité " américaine. Ainsi, dans les enquêtes sociologiques, on observe que les gens licenciés de leur entreprise ont tendance - d’une façon surprenante pour un Européen, et spécialement pour un Français - à s’imputer la responsabilité de ce licenciement. Cette exaltation de la responsabilité individuelle - qui est au cour de la vision conservatrice de la société - a été relayée jusque dans nos gouvernements dits socialistes : on a entendu tel premier ministre dénoncer la " vision sociologique ", identifiée à la tendance à imputer la responsabilité de la maladie, de la délinquance, du crime ou de la consommation de drogue, à des facteurs de type " social ".

Troisième propriété de l’État américain : le fait qu’il ne soit plus du tout porteur de la vision que l’on pourrait appeler " hégéliano-durkheimienne ", selon laquelle l’État est considéré comme une sorte de " conscience supérieure " aux individus, capable d’intégrer les attentes, les demandes, qui peuvent être contradictoires et conflictuelles, et d’arbitrer au nom de " l’intérêt général ", au nom d’une représentation supposée positive de l’intérêt collectif. Cette vision, qui n’a jamais été très forte dans la tradition américaine, a été assassinée par la " révolution conservatrice " (on parlait de " révolution conservatrice " en Allemagne dans les années trente à propos des mouvements qui ont précédé le nazisme), qui désigne des mouvements qui sont conservateurs en se donnant des airs révolutionnaires. Et il est vrai que le néo-libéralisme avance masqué sous le langage de la " réforme ", de la " révolution ", du " mouvement ", du " changement ", ceux qui s’y opposent étant des " ringards ", des " rétrogrades ", des " passéistes ", etc : s’il est difficile à combattre, c’est qu’il peut mimer la révolution dans ses actions les plus conservatrices. Il peut mimer, par exemple, l’attention au sort individuel des malades, alors qu’il est en train de liquider la protection sociale…

Autre caractéristique : la société américaine incarne la forme extrême, réalisée, de l’esprit du capitalisme. Max Weber fait commencer " L’éthique protestante et l’esprit du capitalisme ", par un commentaire d’un très beau texte de Benjamin Franklin - dont nos amis libéraux pourraient s’inspirer ! - qui place au centre de l’existence humaine, du projet social, du " projet de société ", comme on dit, l’individu et le bien de l’individu. Ce texte obéit à une sorte de logique de calcul des profits individuels, pas seulement des profits monétaires, on pourrait même parler des profits de bonheur, mais toujours dans une logique individuelle et calculatrice. Et il est de fait qu’aucune autre société contemporaine n’a réalisé à un tel point la mentalité calculatrice. Il existe, par exemple, un livre de sociologie de l’éducation - intitulé " Academic Market Place " - qui est une description de ces conventions qui se tiennent une fois par an, souvent à New York, où les universitaires se vendent en quelque sorte sur un marché, dans lequel il faut se rendre intéressant pour des acheteurs potentiels. Le monde américain a pénétré jusque dans les univers les plus désintéressés - le champ littéraire, scientifique, etc. - qui se sont construits contre la logique de l’argent : on est toujours surpris, quand on va aux États-Unis, de voir la brutalité avec laquelle les gens parlent de leur valeur en dollars - brutalité dans laquelle on peut discerner des vertus, mais qui ne donne pas beaucoup de satisfaction aux attentes humanistes.

Cela m’amène à évoquer le culte de l’individu et de l’individualisme, ce que Dorothy Ross nomme " l’individualisme métaphysique ", qui est au fondement de toute la théorie économique et qui nous rapproche de cette philosophie de l’action qui se désigne comme " individualisme méthodologique ", et qui ne peut reconnaître que des actions sciemment et consciemment calculés par un agent isolé, l’action collective n’étant pas autre chose qu’une agrégation d’actions individuelles : un plus un, plus un, etc. Ce qui est ignoré ici, c’est que les individus peuvent changer par le fait d’échanger, qu’échanger change la nature de l’échange et des choses échangées, que les individus qui vont partager " le pain et le sel " - c’est dit dans toutes les traditions - vont former une communauté qui aura des intérêts transcendants aux intérêts individuels, qu’ils vont pouvoir se révolter en commun, etc.

Un autre topique de la vulgate néo-libérale est que l’ordre social américain est dynamique, par opposition à la rigidité des sociétés européennes, et qu’il associe la productivité à une forte flexibilité. Cette vision d’un monde reposant sur la " souplesse " et sur l’adaptabilité, conduit à voir dans l’insécurité un principe positif d’organisation collective, et à faire de l’insécurité le moteur même de la société. " Vous voulez les faire bosser, rendez-les précaires ! "… "Vous voulez censurer les journalistes, pas la peine d’instaurer une censure, faites des CDD ! ". Il s’agit là d’une philosophie sociale totalement antithétique de ce que l’on appelait, au XIXe siècle, le " solidarisme " - une tradition qui était souvent commune à des sociologues et à des médecins, une philosophie " organiciste ", un peu suspecte d’ailleurs…

Ce que j’essaie de dire ici est que cette philosophie individualiste, cette exaltation de la mobilité conduit à de nouveaux types de contrats de travail, tout à fait antinomiques avec tout ce que les sociétés européennes ont conquis et construit dans leur histoire. La force de ce néo-libéralisme est d’instituer l’insécurité, d’installer les gens, jusqu’à des niveaux élevés de la hiérarchie, dans l’instabilité, en faisant de cette insécurité permanente le moteur des ambitions, des aspirations, etc. Dans le même temps, ces contrats de travail sont particularisés - il n’y a plus que des cas particuliers - et ils instituent une diversité qui a pour effet, étant donné la force des mécanismes sociaux, de s’instituer aussi dans les structures mentales. On individualise les individus en les désocialisant, en les arrachant au lien social fondamental qui s’instaure dans le travail. Il ne faut pas sous-estimer cet adversaire, capable d’installer l’insécurité jusqu’au cour même des structures, c’est-à-dire jusqu’aux lieux qui étaient perçus comme des constantes, comme des invariants, et dont la fonction est de rassurer. Par parenthèse, travaillant en Algérie, j’avais été frappé par ceci que les sous-prolétaires - occupant des emplois instables, travaillant un jour, et l’autre pas… - me disaient, avec une fréquence statistique frappante, qu’ils se perdaient : dans la rue, dans le temps…

Cette philosophie néo-libérale est aussi un " néo-darwinisme ", au sens où, seuls, les plus forts survivraient. Elle exclut toute solidarité à l’égard des " canards boiteux ", qu’il s’agisse des entreprises ou des individus.

Évidemment, cette présentation peut être jugée simplificatrice - la société américaine est pleine de contradictions, de complexités, etc. Mais il faut bien voir que l’importation, le transfert de ce modèle - dans le domaine de la santé, comme dans beaucoup d’autres - a d’immenses conséquences, dans la mesure où ce qui est dynamité, c’est un système de valeurs, un " ethos " hérité de toute une tradition. D’autant que ce modèle s’impose à travers des mécanismes de " persuasion clandestine " - je préfère dire de " violence symbolique ", c’est-à-dire de formes de dominations qui s’exercent avec la collaboration inconsciente des dominés, complices d’une certaine façon des mécanismes dont ils sont victimes. Et qu’il sape, en quelque sorte, les fondements de la civilisation européenne. En 1995, lorsque j’avais pris la parole à la gare de Lyon, j’avais dit quelque chose comme : " Ce qui est en jeu, c’est une civilisation "… À la réflexion, je m’étais dit : " Là, tu as employé un grand mot, tu as exagéré. " Mais, plus j’y pense, plus je crois avoir eu raison, au sens où il s’agit bien d’une culture, d’une tradition culturelle, collectivement produite et collectivement transmise, qui s’est inventée très lentement, et notamment au XIXe siècle.

Dans ses écrits politiques, Marcel Mauss raconte ses rencontres, de Londres à Francfort, et il explique comment a été inventé la solidarité en cas d’" accident du travail ", la notion d’" assurance maladie ", les mutuelles… Les Américains inventent peut-être des molécules ; nous, nous avons inventé des formes sociales et des champs de " sociation ", ce qui suppose une lutte contre les rapports sociaux établis dans les institutions et dans les têtes… Ce qui suppose aussi des dizaines et des dizaines d’inventions, inspirées toutes par une même vision du monde, orientée par la recherche du bonheur collectif.

Aujourd’hui, dire cela peut paraître naïf, ou ringard. Mais il faut bien voir que, derrière cette philosophie néo-libérale, il y a des forces sociales : économiques, quand elles passent par les grands organismes du commerce international ; juridico-politiques, quand elles passent par Bruxelles. Or, s’il y a quelque chose qui nous différencie du système américain dans le domaine de la santé, c’est bien cette vision " solidariste " qui est au principe d’une institution telle que la mutuelle. Or, les mutuelles sont-elles encore des mutuelles, et pourquoi ne comprend-on même plus la philosophie des mutuelles, si ce n’est parce qu’elle a été rongée par la philosophie néo-libérale, qui dit : " Il faut faire des profits, il faut réinvestir "… Le temps n’est-il pas venu, pourtant, de reprendre le meilleur de ce qui a été inventé autrefois, pour le faire revivre en l’inventant à nouveau ?

(*) Professeur au Collège de France (chaire de sociologie). Dernier ouvrage paru : La Domination masculine. Éditions du Seuil, 1998. (Le titre de ce texte est de la rédaction de l’Humanité).

Article paru le 4 novembre 1999

néolibéralisme : la liquidation des Biens Publics en France

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1 Message

  • vous oubliez juste les opérations de privatisation en cours :

    - éducation : avec en particulier l’université (LRU, masterisation) et bientot les lycées
    - santé : statut de l’hopital public et assurance maladie

    Ce ne sont là que des préludes aux préludes mais la dynamique est en marche.

    sinon, bravo et merci, un tel état des lieux est salutaire et de salubrité publique. a diffuser largement !

    Répondre à ce message


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