Journalisme : Communication d’influence ou Propagande gouvernementale ?
mardi 20 octobre 2009
Voir en ligne : http://www.rue89.com
Provocateur patenté, le porte-parole de l’UMP Frédéric Lefebvre accuse les médias de systématiquement mettre à la une les ennuis du président Sarkozy et de son gouvernement, les accusant même de vouloir « le détruire par tous les moyens ».
Mais qui vit par l’épée, périra par l’épée !
Depuis des années Nicolas Sarkozy vit dans l’agitation communicationnelle incessante, cherchant à occuper l’espace médiatique par des coups d’éclat permanents. Il en a fait sa marque de fabrique, enchaînant les déclarations (souvent polémiques), les déplacements sur le terrain (souvent spectaculaires), les annonces (souvent tonitruantes).
Il orchestre depuis 2002 et sa nomination au ministère de l’Intérieur, des actions politiques à caractère publicitaire, en associant les journalistes à leur médiatisation : patrouille nocturne avec des policiers, opérations coup de poing, visite aux victimes de toutes sortes, et depuis qu’il est Président, annonces à l’emporte-pièce de « réformes » ou de nouvelles lois à chaque fait divers choquant.
.
Il fait de son action politique un happening permanent, imposant, à un rythme effréné, une actualité nouvelle pour signifier qu’il est partout, qu’il est hyper-réactif, qu’il entend apporter au plus vite des solutions aux désordres apparus ça et là. Et tant pis si une partie de ce qui est dit se révèle être un pur effet d’annonce, suivi de peu de résultats. De toute façon, une autre déclaration, une autre action, une autre polémique déclenchée par lui, viendra couvrir du sceau de l’oubli la précédente.
Cette hyper-réactivité politique, dont Nicolas Sarkozy n’est pas le créateur mais bien une de ses plus belles créatures, se développe pour répondre à l’urgence journalistique et l’accélération du tempo médiatique à l’heure de l’information en direct et d’Internet. Les gouvernants se complaisent dans une logique de campagne permanente.
La « politique du communiqué »
Le tempo agité des campagnes électorales devient chez le Président Sarkozy la norme de l’action politique. Les tactiques et styles en vigueur lors des campagnes sont désormais utilisés aussi, une fois arrivé aux responsabilités. Cela se traduit notamment par la « politique du communiqué », où dès qu’un incident intervient, les dirigeants sont tentés de réagir tout de suite, avant même que les faits et leur interprétation soient stabilisés.
C’est ce qui a valu en France, la bavure de la fausse agression antisémite dans le RER B, où une jeune mythomane a jeté à la vindicte une bande de jeunes arabes coupables d’une pseudo agression, dénoncée avec vigueur dans les premières heures par le Premier ministre de l’époque et le président Chirac.
Dans toute cette stratégie, la coopération des journalistes pour assurer la publicité aux actions annoncées est une impérieuse nécessité. Voilà donc longtemps que les unes des journaux portent sur Nicolas Sarkozy, à sa plus grande satisfaction.
Dès lors, comment s’étrangler d’indignation quand des actions qui n’obtiennent pas les faveurs de l’opinion publique, jusque et y compris dans sa propre majorité, font aussi la une des médias ? Jouer à ce point le jeu de la médiatisation, le Président devenant un média en lui-même, cherchant à concentrer sur sa personne tous les regards et les débats, expose fatalement à recevoir en boomerang une médiatisation moins flatteuse dès lors que le climat d’opinion change.
Climat d’opinion et suivisme médiatique
La déclaration de Frédéric Lefebvre, fidèle à sa conduite qui fait de l’attaque la meilleure défense de son camp, permet de pointer une perversion possible dans le fonctionnement médiatique : elle pose la question des relations entre climat d’opinion et air du temps journalistique.
La tradition française de la presse est d’être une presse engagée, à droite comme à gauche. Une partie des titres de presse écrite et électronique s’inscrit dans cette lignée et assume sans ambages un parti-pris critique et politiquement assumé. Difficile de leur reprocher aujourd’hui d’être critiques vis-à-vis de Nicolas Sarkozy, là où ils le sont depuis toujours.
Ce qui change en ce moment, en revanche, est la posture sans doute plus critique adoptée par les médias plus grand public et beaucoup moins marqués politiquement en apparence, que sont les journaux radio et télé. Ces derniers récusent a priori des prises de position par trop politiquement marquées, afin de rassembler le plus vaste public. Ils adoptent donc tendanciellement une posture de relais des prises de position critiques circulant dans l’opinion et dans l’opposition.
Le meilleur exemple (ou faut-il écrire le pire ? ) est la bonne conscience générale avec laquelle la grande majorité de la profession a pris souvent explicitement position contre l’un des deux candidats à l’élection présidentielle de 2002, Jean-Marie Le Pen. Les médias, tous supports et toutes tendances confondus, ont relayé avec enthousiasme la mobilisation d’une écrasante majorité de Français contre la présence d’un candidat d’extrême droite au second tour de la présidentielle, dans un contexte où dès le soir du premier tour, le candidat Chirac était crédité de 81% d’intentions de vote dans les sondages pour le second tour. Le CSA avait pointé cette orientation éditoriale marquée :
« Plusieurs télévisions et radios ont longuement traité des propositions du Front national et de son candidat - ce qu’elles n’avaient guère fait avant le premier tour. Force est de constater que ces analyses, généralement fondées sur des documents programmatiques accessibles au public mais n’ayant pas fait l’objet d’un examen particulier jusque-là sur des médias de grande diffusion, revêtaient le plus souvent une tonalité critique. »
Les « victimes » d’un tabac médiatique le vivent comme un « complot »
Alors, si le chef de l’Etat, sa famille et son entourage, offrent sur un plateau quelques mesures qui choquent une majorité de Français, qui réveillent les ardeurs critiques de l’opposition, et qui déplaisent même sur les bancs de la majorité parlementaire (taxe carbone illisible tant financièrement qu’écologiquement ; compensation floue de la taxe professionnelle mettant en péril financier les collectivités locales ; soupçons de népotisme à La Défense…), les médias grand public n’ont plus de scrupules à donner la parole à des opinions « dissidentes ».
C’est cette logique suiviste qui, reproduite concomitamment, crée la sensation qu’un microclimat médiatique se met en place. Les « victimes » de ce coup de tabac médiatique le vivent dès lors comme un « complot ». Accusation qui au-delà de l’intimidation implicite contre les journalistes, a surtout vocation à resserrer les rangs de la majorité, à se montrer plus solidaire face à une menace artificiellement grossie.
De même qu’un pouvoir triomphant voit parfois son action artificiellement et implicitement valorisée dans les médias grand public grâce à des coups médiatiques bien préparés, de même un pouvoir affaibli et gaffeur est sujet à des périodes de plus libre expression des critiques que son action suscite.
Au-delà donc du sempiternel procès en responsabilité des médias (rappelons qu’ils auraient par exemple créé le phénomène Le Pen dans les années 1980 ou le sentiment d’insécurité en 2002), les attaques actuelles de l’UMP contre les journalistes posent sans doute à une partie de la profession la question d’un meilleur équilibre dans le temps du regard critique, pour éviter l’alternance de périodes d’autocensure relative et de relais appuyé à des paroles critiques.
Par Arnaud Mercier | Professeur à l’université de Metz | 20/10/2009 |
***************
Sarkozy et les médias : une collusion généralisée
Plus que tout autre, Nicolas Sarkozy a compris le rôle du IVème pouvoir et a fait en sorte d’y étendre une emprise quasi hégémonique, parfois flagrante et toujours latente.
L’exemple des quotidiens gratuits est en ce sens probant. En achetant Le Point ou Le Figaro, vous savez plus ou moins à quoi vous vous exposez, ou vous feriez mieux de le savoir, puisque vous payez. Un gratuit vous offre – gratuitement – des dépêches aseptisées qui sous couvert d’impartialité vous délivrent des chroniques partisanes.
Rappelons que le groupe Bolloré possède la moitié de Métro, un peu plus du tiers de 20 Minutes et la totalité de Direct Matin/Soir.
Pour ce dernier quotidien, il ne se passe pas une journée en France sans qu’on ne puisse louer l’action gouvernementale, et se répandre au fil des pages en courbettes à l’égard de l’omni président et en quolibets pour l’opposant. A la tête de ce joyeux aréopage, vous pouvez retrouver les analyses ciselées d’Alain Minc, Philippe Labro ou bien encore celle de Jacques Séguéla, jamais en reste pour faire l’apologie du sarkozysme.
Plus que jamais en France, l’heure est à la manipulation de l’opinion, et seul le Web et quelques quotidiens parviennent encore à échapper à cette doxa pour faire émerger la vérité.
la suite : Sarkozy et les médias : une collusion généralisée
*****************
Communication
Michel Field : "trop de Sarkozy tue le sarkozysme"
Michel Field pointe du doigt le "cannibalisme" de la communication présidentielle.
Michel Field et Olivier Duhamel, les animateurs de l’émission Médiapolis, sur Europe1, passent au crible la communication de Nicolas Sarkozy. L’hyperinterventionnisme a ses limites.
Allocution, interview, conférence de presse, mise en scène : comment Nicolas Sarkozy a-t-il utilisé ce clavier ?
M. F. : Il a complètement raté l’exercice de la conférence de presse, où l’on pouvait penser qu’il serait le meilleur...
O. D. : Il n’a pas osé suivre le modèle américain d’une conférence régulière, sans domination par le président, avec une interpellation vive. Il a trop repris le mode ancien, vertical.
Pourquoi ses allocutions sont-elles peu efficaces ?
M. F. : Trop de Sarkozy tue le sarkozysme. A force de l’entendre au moins trois fois par semaine, les Français ont une capacité d’attention émoussée. Il devrait stopper ce cannibalisme.
O. D. : Idem avec la mise en scène permanente de déplacements préfabriqués, et désormais compliqués par les risques de manifestation.
M. F. : Je n’aurais pas parié un kopeck, en 2007, sur un Nicolas Sarkozy rencontrant de tels problèmes de communication, qu’il s’est lui-même créés.
O. D. : Cela renvoie à l’"hyperprésidentialisme". Il est allé trop loin en devenant ministre de tout. Les saturations de communication vont de pair avec son interventionnisme permanent.
M. F. : Du coup, on n’est plus attentif qu’aux ratés, aux incidents.
Dans l’interview télévisée, n’y a-t-il pas un échec des journalistes, dont les questions ne le déstabilisent pas ?
M. F. : C’est comme un match de tennis : on le réussit ou on le rate à deux. Ce qui ne marche pas, c’est le rapport président-journalistes. Quand on lit les scripts des interviews, les bonnes questions sont là, les confrères ont fait le boulot. Mais il y a un court-circuit. La fonction empêche les journalistes de vraiment combattre le président, alors qu’ils le faisaient avec le candidat Sarkozy, tandis que lui oscille entre séduction et agressivité.
Doit-il plutôt débattre avec des adversaires politiques ?
O. D. : Non. On transformerait un président dans l’exercice de ses fonc- tions en président en campagne. Aucun dirigeant ne fait cela, dans aucun pays.
A-t-il eu raison de supprimer l’interview du 14 juillet et de conserver les voeux du 31 décembre ?
O. D. : Les voeux sont un exercice obligé, jamais "nuisible".
M. F. : Personne n’écoute vraiment leur contenu. Sauf en 1994, pour les adieux de Mitterrand.
O. D. : Si Sarkozy est réélu en 2012, on l’écoutera avec attention le 31 décembre 2016...
Le 14 juillet, en revanche, il y avait du contenu...
M. F. : Et les médias se mettaient en vacances juste après, donc le président lançait des messages qui échappaient à l’essentiel des ripostes !
O. D. : C’est une rupture qui a apporté un moins et pas de plus.
Que doit faire Sarkozy maintenant ?
O. D. : Ses prédécesseurs n’ont pas trouvé la formule, sauf de Gaulle et un peu Mitterrand. Le septennat de Giscard fut celui d’un grand communicant qui ne sait plus communiquer. Chirac, sauf par des bons mots comme "pschitt" ou "abracadabrantesque", n’a pas établi un dialogue constructif avec les Français...
M. F. : Jusqu’à la catastrophe absolue de l’émission face aux jeunes, avant le référendum de 2005.
O. D. : Donc Sarkozy, en valeur absolue et par rapport à ce qu’on attendait de lui, déçoit, mais en valeur comparée, il est dans le haut du panier.
Par Christophe Barbier, publié le 22/10/2009 http://www.lexpress.fr
*******************
Suicides, Mitterrand, Jean Sarkozy : le « coup média permanent » a des ratés
Le Sarkozysme, par sa frénésie à produire de l« actualité » au quotidien, a réussi à évacuer la question sociale du débat politique - aidé dans cette tâche par un PS auto-destructeur.
Il y a substitué un continuum « people et faits-divers » quasi-exclusivement centré sur la personne même du Président.
Mais quand, dans le champ médiatique omniprésent, off- et on-line, les « bruits » successifs sont…
* les drames humains d’un « champion économique » visiblement mortifère qu’est France telecom.
* l’affichage désinvolte d’un népotisme outrancier (affaire du prince Jean)
* l’agitation autour de la vie privée d’un ministre (mitterrand) qui, quoi qu’il en soit, ne « parle pas » au coeur d’électorat UMP…
la nouvelle finalité du Sarkozysme « hyper-communicant » : cette obsession de quotidiennement « nourrir la bête » médiatique visait naguère à gagner l’élection présidentielle puis à en prolonger l’état de grâce indéfiniment (jusqu’à 2012, au moins).
En ces temps de crise, elle a pour but désormais de désamorcer par avance toute forme possible de cristallisation des mécontentements.
Le fait est que l’objectif est atteint : les syndicats ne savent plus quoi faire de leurs grèves ni de leurs manifestations (si tant est qu’elles aient quelque consistance) et le PS est bien trop occupé à se gratter l’eczéma pour produire et exprimer une quelconque alternative économique et sociale cohérente.
**********